Winter is coming : le Grand hiver de 1709

Si vous êtes frigorifiés en cette période hivernale, estimez-vous heureux de n’avoir pas vécu au début du XVIIIe siècle. L’hiver 1709, réputé le plus froid de ces cinq-cents dernières années, a plongé l’Europe entière dans un froid glacial pendant plusieurs semaines. Retour sur un événement climatique qui a influencé le cours de l’Histoire.

« Traineaux de Russie pour voyager pendant l’hiver et transporter les denrées », gravure, Jean-Baptiste Le Prince, 1764 – source : Gallica-BnF

Une chute de température brutale dans la France de l’Ancien régime

En 1709, la France est dirigée par Louis XIV depuis plus de soixante-cinq ans. Ruiné par les nombreuses guerres menées par le Roi-Soleil, le royaume de France subit de plein fouet la vague de froid qui frappe toute l’Europe lors de cet hiver 1709. Dans la nuit du 5 au 6 janvier, la température chute brutalement, atteignant jusqu’à -26°C à Paris ! L’Europe entière se retrouve ainsi plongée dans un froid glacial jusqu’en mars. 

Cet hiver 1709 fait partie d’une période de refroidissement plus longue. Nommée “le Petit Âge glaciaire”, cette période de froid en Europe s’étend de 1300 à 1860. La température baisse en moyenne d’1 °C à la surface de la terre, les étés sont plutôt frais et pluvieux et les hivers sont plus froids. Le Petit Âge glaciaire est en partie dû à une baisse de l’activité solaire, mais aussi à des éruptions volcaniques provoquant des nuages de poussière empêchant les rayons du Soleil d’arriver jusqu’à la surface terrestre. 

Carte des anomalies de température en Europe lors de l’hiver 1708-1709 (Wikimedia Commons)

Un choc brutal et dévastateur 

Le froid s’est installé en l’espace d’une nuit, ne laissant pas le temps aux populations de se préparer. Selon le duc de Saint-Simon, chroniqueur à la cour de Versailles : « La Seine et toutes les autres rivières furent prises, et, ce qu’on n’avait jamais vu auparavant, la mer gela le long des côtes. » Cet événement est donc vraiment exceptionnel ! Les températures sont si basses qu’elles atteignent celles des pays d’Europe du Nord comme la Norvège ou la Suède. Le choc pour les Français de l’époque, qui ne sont pas habitués à affronter le froid, est terrible, et les conséquences désastreuses : les poissons, les oiseaux, les animaux et les arbres meurent ; les écorces d’arbres éclatent ; les récoltes sont anéanties ; la nourriture gèle ; des voyageurs et des nouveau-nés sont retrouvés morts gelés. Il fait si froid que les parfums gèlent et explosent leurs flacons. Le vin gèle jusque sur la table du Roi à Versailles ! 

Ce « Grand hiver » est lourd de conséquences que ce soit à court ou long terme. L’agriculture française a peu évolué depuis le Moyen-Age. Les problèmes de récoltes et d’approvisionnement créent des manques de nourriture entraînant des phénomènes de malnutrition massifs dans la population. Déjà touchés par les nombreuses guerres de Louis XIV, les Français subissent de plein fouet les conséquences du froid. La peur s’installe dans les esprits et ce grand gel est expliqué par l’Église catholique comme une punition de Dieu. Des processions, c’est-à-dire des marches à travers les villes et villages, ou encore des chasses aux sorcières sont donc organisées afin de calmer la colère divine. 

La France manque également de magasins, qui sont des greniers à grains où sont stockés les réserves de céréales, et notamment de blé, après la moisson estivale. Il y a donc peu de réserves pour faire face au manque de vivres. De plus, les chutes de neige sans précédent provoquent des avalanches qui coupent les voies de communications. Cela empêche le ravitaillement de villes et de villages, certains se retrouvant coupés de tout réseau d’approvisionnement pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois. 

Les conséquences sur la population sont désastreuses et immédiates : à l’époque, une grande partie de la population vit à la campagne et se nourrit de ses propres récoltes. Face au froid et au gel, les paysans s’adaptent à marche forcée et sèment des céréales telles que l’orge afin de fabriquer du pain, qui est encore la base de l’alimentation au XVIIIème siècle. 

Des conséquences économiques…

Le froid ambiant anesthésie aussi gravement l’économie. Les fleuves et la mer sont gelés, ce qui empêche le fonctionnement des ports et des moulins. Impossible donc de fabriquer de la farine ou de pêcher. Le commerce avec l’étranger devient également compliqué : en effet, les produits importés d’Afrique du Nord et du Proche-Orient peuvent être interceptés par les pays ennemis. Par ailleurs, le gel coupe les voies de communication et empêche aussi en grande partie le commerce à l’intérieur du pays. Les réseaux d’approvisionnement, la collecte des impôts ou encore le commerce des biens manufacturés sont touchés. Le manque de ressources entraîne l’augmentation des prix, surtout du pain, ce qui cause le mécontentement de la population.

… politiques…

La population accuse le gouvernement de ne pas agir suffisamment pour résoudre cette crise, et même d’en profiter pour s’enrichir davantage sur le dos du peuple. Louis XIV tente d’organiser un service de ravitaillement afin d’éviter la famine mais des révoltes éclatent néanmoins à travers le pays. Elles sont violemment réprimées par les autorités. L’Etat crée également des lois pour répartir les céréales, en distribuant des grains à la population et en contrôlant leur prix. 

D’Aguesseau sauve la France pendant la famine de 1709, issu des Portraits des grands hommes, femmes illustres et sujets mémorables de France, d’Antoine Louis François Sergent (1751-1847), illustrateur, 1786-1792. BnF, département des Estampes et de la Photographie, RESERVE EF-120 (B)-PET FOL © Bibliothèque nationale de France

Autre conséquence : la France est engagée en pleine guerre de Succession d’Espagne depuis 1701. Elle combat la Grande Alliance, composée de l’Angleterre, des Provinces-Unies (actuels Pays-Bas), de la Prusse et de l’Autriche. A cause du froid et des mauvaises récoltes, la France se retrouve en position d’infériorité face à l’ennemi. En effet, la Grande Alliance a plus de réserves de nourriture pour ses soldats, qui peuvent ainsi aller au combat et prendre le dessus dans les batailles. 

… et démographiques

Le « Grand hiver » est également très meurtrier : on estime par exemple que 25 000 personnes sont mortes de faim et de froid à Paris en un mois. De plus, avec le dégel du printemps, la situation empire : la fonte des glaces engendre des inondations qui favorisent la prolifération des maladies, dont le retour de la peste. Entre 1709 et 1710, on enregistre ainsi 600 000 décès de plus et 200 000 naissances de moins par rapport à la moyenne française de l’époque. Certains villages et campagnes ont ainsi besoin de beaucoup de temps pour renouveler leur population et relancer leur économie. 

Un hiver vecteur de changements     

L’hiver 1709 a poussé les populations et les Etats à innover et à s’adapter. Cette crise climatique a accéléré le développement de nouveaux moyens de transport et de communication, afin de pouvoir commercer plus aisément à l’intérieur et à l’extérieur du pays et de favoriser la multiplication des échanges commerciaux. Lors de cette crise, la France a vu que son modèle agricole n’était plus adapté. Elle améliore donc ses techniques de culture et de conservation afin de produire et de stocker davantage et mieux : des greniers à grains protégés contre l’eau et les rats sont notamment construits . Pour éviter la hausse des prix et les révoltes de la population, l’Etat met aussi en place des décrets contrôlant les prix des céréales.

Détail (inversé) d’un tableau de Louis-Nicolas Van Blarenberghe : Vue du port de Brest, peint en 1774. © Musée des Beaux-Arts de Brest Métropole Océane

En matière de politique intérieure, cette crise climatique a poussé les Etats touchés à intervenir davantage dans la gestion de leur pays et leur a ainsi permis d’étendre leur pouvoir. Afin de faire face à la violence, les gouvernements étendent leurs capacités à faire régner l’ordre et à apporter un secours immédiat aux populations vulnérables. Pour assurer le ravitaillement des villes, l’entretien des routes et l’amélioration des communications, les États accroissent leur bureaucratie et augmentent leur capacité à lever des impôts afin d’empêcher l’isolement total de certaines régions reculées . Le gouvernement décide également d’élever les ponts pour éviter la coupure des routes en cas d’inondations.

Un exemple de l’influence du climat sur le cours de l’Histoire

L’hiver 1709 se situe quatre-vingts ans avant la Révolution française. Certains historiens pensent donc que ses conséquences sociales, économiques, politiques et démographiques comptent parmi les facteurs déclenchants de cette révolution. Cela montre ainsi que le climat est un facteur important dans la politique et la géopolitique, ce qui résonne avec nos problématiques actuelles liées au réchauffement climatique. 

MB

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